la main de Zara demandée;extrait Marguerite t/1 ahmed bencherif

          Quelques jours plus tard, le marabout prenait du thé, au matin, dans sa maison. Calme et souriant, sobre en paroles, le chapelet à la main, assis les jambes croisées, il discutait avec sa mère d’une alliance qui se projetait avec la riche et puissante tribu des Beni Menaceur dont il attendait les émissaires, d’un moment à l’autre. Le parti était influent dans la société et les gens ne pouvaient mieux espérer. Mais, la famille maraboutique, moins riche, ne l’était pas moins et ne contractait pas mariage qu’avec un choix rigoureux, longue tradition, héritée de père en fils, et à laquelle elle se conformait. Les petits enfants jouaient sagement dans le patio, les femmes oeuvraient dans la cuisine sans faire de bruit, la présence du chef de foyer les amenant tous à observer une grande réserve. Fatima, qui était adorablement gaie, sortit de sa chambre et ramena, plié dans ses bras, le burnous nouvellement tissé qu’elle remit à son mari pour l’essayer. L’habit, qui coûtait trente francs, était merveilleusement exécuté, fin et lisse, de laine très blanche et à rayures de soie bleu éther. Le mari se leva, le porta sur ses épaules larges, se coiffa du capuchon dont il plia le rebord et demanda à sa femme s’il lui seyait. Elle répondit par une phrase toute simple sans oser l’appeler, par son nom ou son qualificatif d’époux : « il te va fort bien et épouse ta haute stature ». Elle aurait voulu dire qu’il avait l’élégance d’un prince, mais Hamza le dit de voix haute et admirative. Le moqadem qui honnissait la vanité répliqua :

 « Plût à Dieu que non ! ». Il ôta le burnous et le montra à sa mère qui le défroissa pour en juger de la souplesse et le félicita.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

        -   Que Dieu te bénisse fille de Menaceur, relança le moqadem. Allors, qu’en dis-tu pour la main de ta fille que tes gens demandent pour le fils de Hadj Kadda ? C’est une famille de grands pasteurs qui sont bien.    

        -   Elle devra vivre à la campagne sous une tente, alors qu’elle a grandi dans une maison. Elle sera loin de moi et je ne pourrai la voir tous les jours.

        -   Tu la verras à diverses occasions. Je sais une chose : c’est qu’ils prendront grand soin de Zahra. Ils sont des gens d’honneur qui nous respectent énormément. Qu’en pense Zahra ?

       -    Elle ne s’oppose pas, mais je ne sais pas si elle est sincère avec elle-même. Ma fille est si petite.

       -    O fille des gens, pas de complaintes. Toi-même, je t’ai épousée à son age et tu as grandi sous ma bienveillante éducation. Cela a beaucoup servi notre harmonie conjugale. Va l’appeler. Je dois connaître son avis, la religion le prescrit formellement et nous ne ferons que ce qui contentera Allah.    

       Dans la cuisine, Leila faisait cuir des crêpes sur une poêle en fonte qui lui brûlait souvent les doigts par inattention, tant elle languissait de jalousie que lui provoquait la douillette séance de sa rivale avec le mari commun. Rachida, l’épouse de Slimane, avait déjà préparé le couscous fin et faisait frire des beignets. Zahra essuyait les verres à thé et l’argenterie, l’air pensif et sans grand enthousiasme à l’idée de fonder précocement un foyer. Elle était apparemment heureuse et souriait parfois : se sentir femme tenterait les nymphes. Mais, Leila lui faisait remarquer son petit age et elle plongeait dans un état lamentable d’indécision. Le beau dragon entra, fier de ses attraits et de sa tyrannie : Fatima les exhorta à aller plus vite en besogne. Puis, elle entraîna sa fille vers le patio. Celle-ci se trouvait embarrassée, dominée par la timidité. Le père la serra chaleureusement dans ses bras en souriant allègrement. Elle s’assit ensuite à coté de lui, tout à fait distraite, désireuse d’aller jouer à la marelle dans la rue avec ses copines. La décision qu’on lui demandait de prendre était majeure et elle ne pouvait pas la donner de son plein arbitre.  Aussi, elle devait se ranger à l’avis de ses parents.     

        -   Hadj Kadda, l’un de tes oncles maternels, demande ta main pour son fils,Mokhtar,  dit-il. Qu’en penses-tu ? Tu vivras comme épouse dans une grande famille et je n’aurai rien à craindre pour toi. Tu y seras heureuse. Je cherche avant tout ton intérêt. 

       -    Tu es seul juge de ce qui me convient. Mais tu viendras me voir tout le temps.                                                                                                                                                         

       -    N’aie aucune crainte, nous viendrons souvent. Que Dieu bénisse alors cette union !

        La grand-mère avait de la peine pour sa petite fille qu’elle dorlotait encore dans son giron, lui caressait les cheveux, lui disait des contes de fée, l’emmenait au bain maure, l’accompagnait dans ses visites familiales. Cette séparation l’attristait, mais elle devrait s’en accommoder, car, se dit-elle, il y a une fin à tout. La fille, qui fondait un foyer, faisait tour à tour de la joie et de l’amertume dans sa famille. Zahra se retira, terriblement confuse, et la discussion se poursuivit agréablement sur le choix des bijoux et des vêtements de la future mariée. Ils voulaient tous faire les choses en grand. Hamza, qui voyait sa soeur grandir, en était content et tenait à la parer comme une princesse. L’heure d’arrivée des hôtes était imminente et on s’impatientait. Les femmes commençaient à s’énerver sérieusement dans la cuisine : elles avaient oublié le miel, le beurre fourni était insuffisant, le sucre pulvérisé manquait. Leila tempêta, prit son courage à deux mains et alla précipitamment demander ces produits à Fatima. Celle-ci la pourfendit du regard, lui lança une cinglante remontrance : « Par Dieu ! Où est ta tête ? ». Hadj Maamar lui reprocha son imprévoyance, La Douja la pressa de faire vite. La pauvre, elle eut un petit sermon, sans aucune gravité. Fatima se rendit au cellier dont elle gardait toujours les clés du gros cadenas. Il y faisait très sombre et elle alluma une bougie. Les provisions, qui étaient emmagasinées, suffiraient à nourrir toute une armée pendant longtemps : sacs de blé, de semoule, de sucre, café, thé, une jarre de beurre, d’une contenance de sept litres, une autre, pour la viande cuite dans la graisse, appelée Khlii, une autre, pour le miel, d’un volume de vingt cinq litres. Elle prit ce dont elle avait besoin et regagna la cuisine. 

         On frappa enfin à la porte, Hamza marcha d’un pas rapide et l’ouvrit. Les émissaires arrivèrent : la mère, la tante paternelle et un jeune frère du fiancé. Ils furent reçus au rez-de-chaussée, les femmes dans la salle séjour et l’homme au patio. Ils ramenèrent du thé, du sucre et du café, comme de coutume. Les négociations étaient plus tôt d’usage féminin pour débattre de la valeur de la dot. Mais la famille maraboutique, qui s’élevait au-dessus de toute cupidité, ne posa aucune condition et en laissa l’appréciation aux futurs alliés. Les visiteuses rassurèrent leurs hôtesses en disant que Zahra sera traitée comme leur propre fille. Le contrat entériné sans henné, elles demandèrent à voir la fiancée. Celle-ci fut appelée et entra, radieuse et élégante dans une nouvelle robe. Elle était très belle et on lui donna le nom de fleur, Zahra. Sa future belle mère dit d’un ton admiratif : « Dieu l’a voulu ! » Elle l’embrassa et la fit asseoir près d’elle. L’union avec les gens de baraka, que recherchait tout le monde, la comblait de beaucoup d’heur, lui donnait une quiétude réjouissante. En entrant dans la maison, elle en sentit la spiritualité élevée. On leur servit les beignets croustillants et les tendres crêpes, du beurre et du miel et du thé adouci. Les émissaires en mangèrent avec pondération et, ayant décliné l’invitation à déjeuner, s’en allèrent satisfaits. .

        Les pourparlers préliminaires achevés, Fatima rejoignit son mari au patio et lui dit que tout était pour le meilleur du monde, puis elle alla retrouver ses hôtesses. Le moqadem consulta sa montre de poche : elle indiquait dix heures. La matinée était loin d’être achevée et ses affaires l’appelaient. Allons, mon fils à la boutique, dit-il. Ils sortirent, marchèrent un peu dans une rue étroite qui grouillait de petits enfants, les uns mieux vêtus que d’autres, mais tous grouillants. Ils quittèrent le quartier indigène, s’engagèrent dans le quartier européen, traversèrent deux îlots urbains dont les maisons étaient couvertes de tuiles rouges, croisèrent deux Françaises qui les saluèrent en disant : « Bonjour monsieur le moqadem ». Ils débouchèrent ensuite sur le boulevard du maréchal Bugeaud, jalonné d’abord de villas somptueuses, d’édifices publics, de bars et de deux boulangeries.  Ils laissèrent la rue transversale du maréchal Pélissier, lotie de commerces multiples et de revendeurs de vins et arrivèrent enfin dans la rue du maréchal Saint-Arnaud, bruyante par deux cafés maures, divers métiers et boutiques indigènes.  

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