Raoul et ses amis Margueritte 26 a vril 1901 ; ahmed bencherif

C’étaient des roulants de souche espagnole, qui venaient d’AliCante, la deuxième capitale d’Hannibal le carthaginois, redoutable ennemi de la Rome antique. Poussés par la misère, tentés par d’alléchants échos qui leur parvenaient d’Algérie, ils quittèrent leur petit pays, voyagèrent clandestinement par bateau, attirés par la terre promise qu’ils s’imaginaient une terre neuve sans population. Ils ne connaissaient ni le Français, ni l’Arabe. Ils cherchaient du boulot et se firent comprendre par une gestuelle. Hamza comprit et les emmena vers son père. Le Moqadem convia les visiteurs à s’asseoir, par devoir d’hospitalité et leur demanda s’ils avaient faim. C’était un langage de sourd et il se fit comprendre en recourant au premier langage humain, celui des gestes. Ils observèrent un silence pesant, lequel était trop significatif. Leur hôte envoya donc son fils Hamza leur amener de quoi  manger.  

     

      Raoul et ses amis vinrent de Margueritte où le garde champêtre leur avait dit qu’ils trouveraient embauche dans la plaine. Ils avaient tellement marché sous le soleil brûlant  qu’ils étaient épuisés et déshydratés. Ils réclamèrent de l’eau et étanchèrent leur soif. Ils commencèrent ensuite à percevoir les choses autour d’eux, à leurs justes proportions. Ils dévorèrent de leurs yeux les champs de blé qui s’étendaient à perte de vue que le souffle du vent berçait, observèrent la terre avec avidité qu’ils pensèrent très généreuse, envièrent les habits chics de leurs hôtes et regardèrent enfin avec une supériorité méprisante les moissonneurs qu’ils pourraient, se dirent-ils, employer la saison prochaine dans leurs exploitations, ce qui n’était pas un rêve, mais un projet facilement réalisable, tant ils étaient sûrs qu’ils ne couraient pas l’aventure en Algérie. Car, le sentier battu par leurs devanciers  drainerait autant d’hommes de la rive Nord de la Méditerranée

 

       Les moissonneurs, roulants et autres, quant à eux, considéraient ces étrangers en vrais conquérants glorieux, plutôt que de pauvres malheureux qui méritaient charité. Ils ne manifestèrent à leur égard aucun sentiment de solidarité, les uns et les autres ne se sentant pas unis par un même destin. Cette Armée de roulants, qui inquiétait tant le pouvoir, n’était nullement révolutionnaire et portait en elle-même les germes de la contradiction interne, nuisible à son unité, dont une partie seulement, l’européenne, était prise en charge par tous ceux qui présidaient aux destinées du pays. La générosité du Moqadem rendait tout le monde perplexe : les œuvres charitables de la zaouïa touchaient les indigènes assurément et de façon générale, tous les misérables en ce bas-monde.

 

       Hamza se pointa et déposa pour les quêteurs d’embauche un plat moyen assez consistant et largement suffisant pour trois moissonneurs de grand appétit. Ils regardèrent la nourriture abondante qui faisait vibrer leurs sens. Alors, ils commencèrent par la fin, se partagèrent la viande qu’ils dévorèrent en un clin d’œil comme des loups. Puis ils croquèrent les ossements et avalèrent en quelques bouchées la petite montagne de légumes. Il ne  restait que le couscous qu’ils n’avaient jamais vu. Ils mangèrent de grand appétit.   Raoul demanda du Chrab. L’expression désignait le vin dans le jargon populaire. Il fut d’une insolence extrême. Il ne manquait plus que cela, gronda un notable. Le Moqadem intervint pour calmer les esprits et répondit à Raoul que le Chrab était interdit par la religion musulmane. Raoul, qui n’en savait rien, comprit qu’il venait de faire une grosse bêtise et n’insista pas. Ils achevèrent le repas et dirent : « Merci beaucoup ».

 

        La pause s’acheva par un thé et les moissonneurs regagnèrent les champs, les jambes dégourdies, les bras plus vigoureux et d’excellente humeur. Vers le coup de quinze heures, le soleil demeurait immobile dans son point et projetait ses dards qui martelaient le crâne, serraient les tempes prêtes à imploser à chaque moment, chassaient l’air autour de l’individu dont le cerveau bouillonnait comme trempé dans un chaudron. Ni le chapeau, ni le turban ne permettaient d’échapper à cet enfer qui descendait du ciel en ce moment et que tous craignaient. Ces hommes bossaient  sans arrêt. Ils peinaient et suaient avec une endurance qui dépassait les limites de la résistance humaine. Ils étaient laborieux et récoltaient ce que la terre donnait avec une générosité. Chacun se faisait le devoir sacré de moissonner le tiers d’un hectare environ par jour, sans geindre ni se plaindre.

 

              Les roulants, ces hommes robotisés par le dénuement total, restaient là et abattaient de la besogne à la sueur de leur front, méritant plus que le salaire. Le Moqadem fit sa troisième incursion du jour pour évaluer la récolte. Il marchait entre les bottes de blé en vrai pèlerin, prenait une gerbe, puis une autre et une autre. Les épis étaient beaux et gorgés de soleil. Il remercia le Seigneur pour cette prospérité, les bras levés en haut, le regard lointain et implorant. Alors il se prosterna, baisa par trois fois la terre et pria : « Seigneur tout puissant ! Fasse que cette abondance dure et éclaire les hommes sur ta grandeur et ta générosité. Fasse que ta Justice règne dans le monde. Délivre la terre de l’Islam des impies qui la souillent. Fasse que nous soyons ton épée pour la libérer».  Hamza contemplait en silence l’humilité de son père dont il essayait de pénétrer les pieuses invocations.

          

          Hamza résistait de moins en moins. Il ne tenait plus la faux avec la vigueur nécessaire et son genou pliait parfois. Il supportait au plus mal cette atmosphère lourde, expirait une haleine chaude qui lui donnait une sensation de gêne respiratoire. Il demanda à son voisin Karim de lui passer la gourde. L’eau n’était pas fraîche, mais tiède et il but seulement deux gorgées qu’il cracha. Va te reposer, lui suggéra Karim. Par égoïsme, il désirait être précocement l’égal des adultes. Sa volonté s’avoua vaincue et il allait quitter les champs, quand un campagnol couina et attira son attention. La bestiole, qui était terrorisée, courait à toute allure et bondissait. Elle fuyait un reptile, long de deux mètres environ, qui la poursuivait à toute vitesse. Avec une agilité foudroyante et un réflexe prompt, Hamza fit un saut et parvint à la hauteur du serpent qui se dressait sur sa queue et projetait sa gueule béante pour avaler le malheureux campagnol. Il brandit sa faux et la planta courageusement dans le cou du reptile qui, frappé mortellement, râla, roula sur lui-même et cessa de vivre.

 

       Hamza regagna le petit bois de hauts peupliers, à écorce argentée et lisse, dont les feuillages aérés laissaient passer des éclats de lumière, qui dansaient sous leurs ombrages. Des moissonneurs épuisés roupillaient, allongés sur un tapis de verdure, visages couverts par leurs turbans. D’autres ne parvenaient pas à dormir, vidés d’énergies. Ils restaient assis par petits groupes, observaient un silence stoïque, ne pensaient à rien, n’écoutant même pas les pulsations de leurs corps. Les adolescents se rafraîchissaient près d’une marre peu profonde où ressurgissaient de faibles sources. Hamza les rejoignit et se débarbouilla sur le champ, puis s’abreuva longuement. Il taquina son ami Ali, reprocha à son équipe son manque d’endurance.

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