Hamza et la révolution Marguerite t/2; ahmed bencherif

Pour commen

        Haidar vit alors un cavalier à une centaine de pas. Il le visionna  longuement, reconnut le visiteur et s’exclama joyeusement : « Oh ! Le petit Hamza qui a grandi ! ». Il alla à sa rencontre, en boitant légèrement et en se crispant parfois, aiguillonné par la douleur à la jambe. Hamza abandonna sa monture et vint vers le héros de l’insurrection de 1871. Les deux personnes s’embrassèrent chaleureusement et se donnèrent de fortes accolades. Ils ne s’étaient pas revus, depuis trois ans et leurs retrouvailles furent émouvantes. Ils étaient amis, malgré la différence d’age et de classe sociale. L’amour de la révolution les avait rapprochés. « Viens, dit Haidar, nous causerons un moment au soleil ». Ses frères arrivèrent et réservèrent le même accueil au visiteur. Par miracle, ces paysans n’avaient pas changé et se conservaient solidement. Ils refusaient de s’incliner à la fatalité et ignoraient leur misère qui n’avait pas entamé leurs capacités de résistance. Ils avaient des rides aux visages moins affirmés, mais c’était l’œuvre du vieillissement. Le besoin de survie leur avait appris à se nourrir sans se formaliser des caprices du goût.

        Ils burent du lait bouilli mangèrent de la galette de couleur marron dont l’arrière goût excellent rappelait du chocolat. Hamza dit que ce n’était pas des glands et Haidar lui répondit que la semoule dérivait des caroubes, très riches en glucides, que ses frères  cueillaient dans la forêt en automne, que séchaient et pulvérisaient ensuite les femmes. Il regarda autour de lui et s’aperçut que dada Aicha n’était pas au dragonnier. Il gardait un vivant souvenir de la vieille dont la poésie l’avait profondément marqué et qu’il voulait entendre de nouveau, pour panser ses douleurs, raviver la flamme révolutionnaire qui l’animait. Il demanda si elle n’allait pas venir à l’exploitation pierreuse et ses descendants observèrent un lourd silence avant de lui répondre qu’elle mourut, l’année passée, à cent  dix ans. Surpris, il ne formula aucun mot et eut une mine de chagrin. Il l’avait aimée, comme il aimait la Douja et pensa qu’une autre mémoire s’éteignit, riche d’enseignements et de valeurs ancestrales.  

       - Que Dieu vous compense, dit Hamza. Qu’elle repose en paix dans les jardins d’Eden ! Avait-elle été malade ?

       - Elle se conservait encore et vécut fragilement ses derniers jours, mais sans souffrir, répondit Haidar. Et toi ? Que deviens-tu ?

       - Rien n’a vraiment changé pour moi depuis trois ans, sauf que la medersa a consolidé ma foi pour combattre nos colonisateurs et les chasser de notre pays.     

       - Ce n’est pas une mince affaire. Il faut une révolution et elle tarde à venir.

       Haidar, qui fut un Djicheur, utilisait naturellement un vocabulaire révolutionnaire par besoin de glorification et pour pérenniser l’insurrection de sa génération dans la mémoire collective. Il se sentait majoré par rapport aux individus qui n’avaient pas fait la guerre. Il était manifestement modeste et ne cherchait pas à donner des leçons aux autres sur le devoir patriotique. Par inadvertance, il avait touché une question sensible et Hamza perdit aussitôt sa volubilité. Celui-ci gardait son secret par raison impérieuse ; il était persuadé qu’en le livrant à autrui, il n’en serait plus garant. Il espérait pourtant tirer des enseignements de l’expérience de Haidar, mais il ne voulait débattre de son projet à aucun prix. La causerie prit une tournure qu’il n’aimait pas et il en fut assez préoccupé, il ne montra cependant aucune irritation.  Il en mit fin et dit qu’il devait reprendre la route, c’était la meilleure chose à faire, pensa-t-il. Il leur souhaita bonne journée, monta à cheval  et repartit.

        Au poste de vigie qui débouchait sur la plaine, Pierre ne chômait pas et n’avait guère le temps de rôtir un lièvre. En automne, le trafic était continu et les usagers ne se comptaient pas. L’exploitation de la forêt prenait de l’allure et les cargaisons de bois et de charbon défilaient sans cesse pour approvisionner les villageois arabes ou européens. Il avait évolué et se suffisait à vérifier la validité des autorisations qui étaient payantes par volume pour le compte de son administration. Sa mégalomanie mourut et il usait de  modération dans ses rapports avec les passants. Il a été humanisé et ne verbalisait plus le ramassage de bois mort et toutes ses exactions étaient d’un passé révolu. Malgré lui, d’ailleurs. Il trouva depuis quinze jours dans le poste de vigie un grand papier écrit en arabe qui le menaçait de mort, s’il continuait à exercer ses oppressions. Il le montra à son chef qui ne crut pas à la nécessité de renforcer la sécurité du poste de garde. Il prit le message au sérieux et se ratatina sans examen de conscience. Certes, il était un homme audacieux et de défi, toutes fois il aimait trop la vie, il tenait à la vie et le sacrifice était impensable. Il vérifiait gentiment les papiers de quelques montagnards, quand se présenta Hamza. Il le salua avec ferveur, se montra attentionné et le laissa passer. Hamza remarqua le changement du commis sans en percevoir les raisons.  

       La forêt sans arbres se déclassait et se transformait, par le label des hommes, en véritable plaine riche et généreuse. De vastes étendues étaient cultivées et des arbres fruitiers poussaient : vignes, oliviers, abricotiers où venaient nicher et becqueter une multitude de passereaux qui égayaient l’environnement par leurs chants. Raoul et ses compagnons bossaient d’arrache-pied depuis quatre ans, en vrais forçats souverains. Ils avaient foncé des puits, construit des réseaux d’irrigation émaillés. Ils labouraient, moissonnaient, bêchaient, désherbaient avec une ardeur exceptionnelle au travail. Leurs exploitations étaient joliment travaillées, avec un goût prononcé pour la culture du lin qui tâtonnait à ses débuts. Ils logeaient sur place dans de petites maisons, comme tout paysan,  rivé à la terre. La banque leur avait consenti des prêts d’investissement qu’ils remboursaient aux échéances et leur situation matérielle avait vite changé.

       « Ah ! Les bonnes terres qui furent longtemps, classées comme une forêt, recouvrent leur vraie nature de terres de culture, s’écria Hamza d’une voix rageuse ». Il eut mal entre les côtes, en pensant à Haidar qui trimait depuis vingt cinq années, sans parvenir à mettre en valeur un petit carré dans le piedmont.  La douleur l’avait étreint, en pensant à tous ces gens innombrables qui étaient dans la même situation que Haidar et luttaient opiniâtrement pour leur survie. Il souffrait ces iniquités flagrantes qui le révoltaient, jusqu’à la dernière fibre de soi. Ici, le sol était bon et les exploitants n’avaient pas à se tuer à l’effort exténuant. Force était de reconnaître que le gouvernement général agissait avec la plus grande perfidie pour réunir les conditions favorables à l’implantation des colons, quelle que fût leur date d’arrivée. Une politique très généreuse était adoptée à leur égard, élaborée sur des expropriations abusives de quatre millions d’indigènes qu’elle réduisait à la misère la plus honteuse. Le gouvernement des colons est diaboliquement malin, se dit Hamza.     

       Désormais, les colonisés faisaient la part des choses et ne pouvaient être indéfiniment dupés. Le gouvernement d’Alger, qui était nommé, s’affranchissait davantage de sa tutelle, s’individualisait en une institution propre qui devenait de plus en plus autonome sous la pression du parti colonial. Il ne rendait pas compte au gouvernement de Paris, avec toute la transparence requise, mais il en réformait la politique pour la rendre plus conforme à ses orientations, réformait ou adoptait de nouveaux règlements, triomphait souvent à l’hémicycle par le biais de parlementaires favorables à la colonisation démesurée. Le gouvernement de Paris se taisait, laissait faire, ne s’impliquait plus dans la gouvernance : un gouverneur investi de sa confiance lui tournait vite le dos, par un puéril amour du pouvoir et de ses privilèges. En dotant le pays, d’un gouvernorat civil, il s’était piégé lui-même et ne parvenait plus à imposer ses vues. Il était dépassé par le mouvement qui émergeait : colons et colonisés, toujours inconciliables, rejetaient sa politique en bloc, les premiers ne tempérant pas leurs ambitions, les seconds ne renonçant pas à leur idéal d’indépendance. Il avait sacrifié les principes de

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