Le tramway actionna sa sonnerie dans le boulevard périphérique du quartier en trois petits coups aigus, tout de même charmants sans musicalité aucune. Il était peut-être à son avant dernière navette, signe évident que la nuit est déjà là et que la ville sera désormais occupée seulement par les ombres. Les quelques automobiles qui circulaient roulaient à une grande vitesse, les chaussés quasiment désertes. La sirène d’un gros paquebot hulula lugubrement à plusieurs reprises, comme si un avion ennemi venait de larguer ses bombes. Puis rien. Aucun son, aucun vrombissement, aucun cri, aucun hululement de hibou. C’est le silence nocturne morne et endeuillée après la tragédie du jour. Les lumières des bâtiments sont elles aussi blafardes, comme des veilleuses.

        Au bout de dix minutes de marche, j’arrive chez moi. Ce n’est pas évident, j’affirme trop. Je crois bien que c’est chez elle, oui ma femme. Entre les quatre murs, elle exerce un pouvoir exorbitant, parfois je dirai, tyrannique. Ma femme est maghrébine et la Maghrébine est une femme qui se distingue particulièrement de la femme orientale qui s’incline à la fatalité d’être née femme, faite pour vivre recluse, soumise, effacée, négligée. La Maghrébine est rebelle, cela découle du climat rude, du relief accidenté, du travail à la campagne harassant. Oui elle est plus rurale que citadine et donc elle cultive la terre, coupe du bois, tient le logis en ménagère prévoyante, entretient le troupeau, aime le cheval et la fantasia, sait bourrer le fusil de poudre, et surtout elle ne craint pas le danger, ne craint pas l’homme. 

J’actionne la sonnerie. Elle vient m’ouvrir en trainant le pas que j’entends distinctement. Je perçois aussi un clic : elle allume le hublot en plastique de l’avant-cour. Elle ouvre la porte à demi. Je la regarde : son air est crispé. J’entre gauchement en me frottant les mains, feignant d’avoir froid, seulement pour détendre l’atmosphère qui ne présageait rien de bon. J’arbore un discret sourire qui va plutôt heurter le mur que de la ramener à un sentiment avenant. Je referme la porte, quant à elle, elle s’engouffre dans la cuisine d’où parvenaient le ronronnement d’une marmite et le sifflement de la cocotte-minute que honnit l’homme par anti goût et qu’adore la femme par gain de temps. L’air était difficilement respirable avec un accès évident de haute tension électrique. Alors gare ! Sous le calme apparent d’une femme, une tempête  couve toujours  heureusement mes trois enfants vinrent à ma rencontre, très bruyants et joyeux. Des bises, des accolades, des câlins. Enfin toutes ces attentions qui prouvent l’amour réciproque, sans lesquelles l’incompréhension prendrait de solides racines, puis le doute s’installerait et viennent à l’esprit les pires questionnements.     

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