nuit champêtre extr Marguerite t.1 ahmed bencherif

La nuit tombait et commençait à engloutir la nature dans son manteau noir, qui descendait imperceptiblement et chassait les dernières pénombres. Dans le champ de vision, les choses se distinguaient déjà dans le  flou, comme des silhouettes  informes et indescriptibles, et dans le petit bois de pistachiers, les hommes n’étaient plus que des corps de chair méconnaissables. Guidé par les voix, Hamza se rapprocha d’eux et, en scrutant l’obscurité, put enfin identifier, assis cote à cote et entourés de trois adolescents, Belkacem et le mystérieux homme qui se disait venir de nulle part. Il se fit une place près d’eux et se laissa choir au sol, ressentant soudain la fatigue du jour et une forte envie du sommeil. Mais, les hommes se racontaient leurs misères et il préféra les écouter. L’iniquité dominait leurs histoires et ceux qui les gouvernaient s’en foutaient royalement, les dépouillaient de leurs maigres sous, de leur dignité. Le percepteur les accablait d’impôts injustes, les taxait d’insolvables, les menaçait de saisies, fouillait leurs logis, les obligeait à s’acquitter de redevances imaginaires, les menaçait de prison. Pire encore, un homme qui venait de l’arrondissement de Blida éclata en sanglots et dit que l’huissier se présenta chez lui avec la force publique et, quand il ne trouva rien à saisir, il emmena sa femme en prison qui y passa quinze jours et fut libérée seulement contre une remise de cinquante francs que la tribu avait ramassée. Le caid les surchargeait de corvées dont il tirait personnellement profit : livraison de bois ou de charbon, tonde de troupeau et parfois le lavage de laine. Un individu très naïf dit qu’il en avait marre de fournir l’an entier du bois à dos d’âne au caid. Quelqu’un lui répondit de prendre courage à deux mains et de refuser la corvée. Mais il donna sa réponse classique et rétorqua qu’il s’était fait le serment de cesser de fournir le bois seulement si l’un des trois mourait : le caid, lui-même ou l’âne.

         -  Tu manques d’audace, lui lança, en rigolant, Belkacem. Tu es indigne de l’indigène, lequel ne craint ni le caid, ni le Hakem (L’administrateur). Je préfère séjourner quelques jours en prison que de subir l’esclavage du caid.

        -   Mais le caid me donne l’autorisation pour couper du bois en foret. 

        -   Voilà qui explique ta lâcheté. Alors vous allez vivre longtemps ainsi. Sais-tu que je refuse catégoriquement de saluer le Hakem et à chaque fois il m’interne pour une huitaine. Ma petite fierté m’a valu jusqu’ici soixante quatre jours de cachot et j’ai juré de ne jamais le saluer. Chaque individu passe neuf mois dans le ventre de sa mère et, lui, n’a pas plus ou moins. C’est dire qu’on est tous égaux. 

          La parole passait tour à tour, comme dans un congrès où la voix au chapitre était garantie et chacun émouvait les autres par une harangue qui illustrait au mieux l’iniquité qu’il subissait. Mais le congrès ne signifiait aucun commentaire et ne réagissait pas, malgré sa pensée secrète de faire une battue sur le champ dans les exploitations coloniales toutes proches et fomenter une petite rébellion dans l’anonymat. Il était bien houleux et craignait de provoquer la tempête, avant l’heure ; il risquait cependant de récolter une terrible vengeance au lieu de moisson. Mais, la réalité était amère et chacun gardait sa réflexion pour soi, par peur de contagion sociale.    

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