le proc ès de getuliya , ahmed bencherif

       Au matin, un peu tard, Adherbala vint voir son amie de toujours. Elle l’invita à sortir de sa cache et lui annonça que sa famille était disposée à l’accueillir, comme leur propre fille. Les deux amies étaient très heureuses de se retrouver après deux jours de séparation. Elles rentrèrent au douar, puis regagnèrent la hutte de Meztoul qui les attendait avec impatience. Il serra joyeusement les gamines contre lui. Puis ce fut au tour de sa femme de les enlacer toutes deux ensemble et de les embrasser. Elle les entraîna ensuite vers le feu et leur servit un petit déjeuner consistant. Gétuliya, qui crevait de faim, mangea avec appétit, quant à son amie, elle se restaura légèrement.

           - Tu n’as rien à craindre Gétuliya, dit Meztoul. Je te défendrai contre tous les habitants. Même Chatouf partage ma résolution.

          - Oh comme c’est gentil de m’accepter à continuer à vivre parmi vous, affirma Gétuliya. Mais nos gens hélas ne vont pas m’accepter facilement, surtout nos grands nos notables, nos vieux qui sont soumis aveuglément aux traditions anciennes. Mais je leur parlerai comme parle une prêtresse et leur montrerai que la mort volontaire est le résidu du non sens et qu’elle n’a rien de sacré. Seule la vie est sacrée alors eux, ils ôtent la vie.

          Meztoul fut surpris par la résolution de Gétuliya. Il lui semblait entendre la sentence d’un juge, doublée par la prophétie d’un oracle. Il ne prononça pas un mot et resta absorbé dans ses pensées qui l’interpellaient sur la question. Il apprit d’elle une chose nouvelle qui changeait radicalement son jugement sur cette coutume.  Finalement la lumière germa dans son esprit et il commença à s’imprégner vraiment de la philosophie de Gétuliya. S’il l’avait  sauvée par pitié, désormais il jugeait son acte comme sensé, logique, sans tabou surtout. Un homme vint dire à Gétuliya qu’elle était convoquée par le grand de la tribu, qui s’était réuni sur la place avec trois de ses pairs, formant ainsi un prétoire. La fille ne fut point émue et ne ressentit aucune peur. La maîtresse de séant l’habilla d’une tunique blanche qui lui donnait l’air d’archange.       

          Gétuliya sortit et resta debout sur le seuil de la hutte, plongée dans ses réflexions profondes. L’heure de la vérité avait approché. Personne ne la connaissait d’ailleurs, pour la simple raison qu’elle découlait d’une situation nouvelle qui, jamais vécue au paravent nécessitait une solution nouvelle, un effort de créativité intellectuelle. Le Grand et ses pairs se heurtaient à  imaginer une résolution quelconque, les hommes sortis en curieux avides étaient en émoi, les femmes rassemblées pleuraient en silence le sort de la petite fille.      

         Elle fit un premier pas sans se presser, confiante en elle-même, sereine et déterminée à affronter cette dure épreuve, trop grande pour elle, trop grande pour le Gétule le plus hardi. Elle avança d’un pas mesuré, d’un courage exceptionnel Elle maîtrisait ses émotions, affichait sa fierté sagement et sans arrogance. A aucun moment, elle ne fléchit ; à aucun moment, elle n’exprima une complainte, ni tenta une imploration. Comme ses gens, elle avait dans le sang ce sens du défi, ce mépris de la mort. Elle avait à l’esprit Tafrent et ses duels dans le cirque de Rome contre les éléphants et les lions dont il triomphait toujours. Elle avait tant de fois écouté ses épopées qu’elle les imaginait dans le moindre détail, en assimilait les coups de maître pour parer les assauts des fauves, les coups de trompe des pachydermes, les vaincre et les apprivoiser. Mais Tafrent combattait avec la force de l’esprit et la force du corps, pensa-t-elle. Elle se dit aussi que le duel qui l’attendait se déroulerait avec la force de l’esprit et qu’elle pouvait le gagner, qu’elle allait le gagner.    

         Elle marchait, vêtue de blanc, comme un ange que tous adorent et aiment, comme un mage qui révèle la vérité à ses initiés, comme un sage qui prodigue la sérénité à ses adeptes inquiets. Elle dégageait un fort magnétisme qui se répandait autour d’elle et attirait les individus. Elle était fort belle aussi, comme le soleil. Elle créait l’émerveillement de tous : les femmes avaient asséché leurs larmes, les hommes souriaient déjà, présageant son triomphe ;  le Grand et ses pairs restaient ébahis, perplexes, indécis à vouloir vraiment la juger.

           Elle arriva au petit podium, bas et quadrilatère, situé au pied du chêne, qui n’avait vraiment servi à rien, ni à un jugement quelconque, ni à un oracle, ni à une proclamation de guerre, sauf qu’il abritait les siestes et les courtes veillées d’été du Grand de la tribu et de ses pairs et personne d’autre. C’est dire que cet édifice avait un aspect sacré quelconque et personne n’en violait l’enceinte. Les cinq initiés juges y étaient assis et attendaient la comparution de la profanatrice de la coutume sacrée, jamais violée par qui ce fût. Ils la dévisagèrent longuement, avec une réelle curiosité, comme s’ils voulaient lire dans ses pensées et adopter une ligne de conduite. Elle les regarda sans vraiment les regarder. Son esprit était absent, loin de la terre, sur une autre galaxie. Elle communiait avec une autre âme, une sorte de divinité qu’elle invoquait intérieurement, une sorte de divinité qui lui indiquait la voie du salut, lui révélait le message authentique à diffuser.

          - Gétuliya, dit le Grand. Pourquoi tu n’es pas morte au tumulus avec ta famille ? Pourquoi as-tu profané notre coutume, selon laquelle une famille qui tombe dans le besoin vital va s’enterrer vivante dans le tombeau familial, afin de préserver leur égoïsme de cette misérable faiblesse qui consiste à demander l’aide et l’assistanat ?        

           Le court réquisitoire, mais combien lourd de sens ne la perturba guère. Car elle avait elle-même préparé le sien. Elle ne donna à aucun moment l’impression d’incarner la profanatrice mise en accusation. Mais elle était convaincue qu’elle représentait le véritable tribunal qui allait juger le non sens de la coutume qui attentait à la vie. Elle les regardait tantôt avec émoi, tantôt avec indulgence. Quant à eux, le Grand et ses pairs, ils se consultaient à voix basse. Ils ne disaient rien de spécial, sauf qu’ils répétaient le réquisitoire de façon calme, sans désir de vengeance de la société qu’ils représentaient peu ou prou. Leur débat creux et stérile n’apportait rien de concret, ni de nouveau. Gétuliya pressentit alors que l’heure de son réquisitoire avait sonné. Elle se pourvut de courage et se lança dans son oraison :

         » Notre coutume profane la vie, au lieu de la respecter. Entre la vie et la mort, notre choix sera vite fait. La vie est une espérance à vivre, une entre aide entre les hommes. Est-ce que seuls les hommes riches ont droit à la vie ? Est-ce que le pauvre qui n’a rien à manger a droit à la mort. La vie nous est donnée par les dieux, la mort aussi. Pourquoi alors, vous hommes, décidez d’ôter la vie à la place des dieux ? Personne d’entre vous n’est à l’abri des infortunes. Un mauvais sort est vite arrivé : une tempête de neige qui décime vos troupeaux, une maladie incurable qui cloue un chef de foyer sur son lit, enfin un fléau quelconque qui peut s’abattre sur le douar. Est-ce à dire que tous ces infortunés choisiront la mort volontaire et creuseront leur propre tombeau ? Nos creusons nos propres tombes, c'est-à-dire que nous nous exterminons nous-mêmes, nous accomplissons la mission des dieux qui consiste à ôter la vie. Regardez-moi ! Regardez-moi bien vous tous, le Grand et tes pairs, vous autres Gétules, je ne suis pas la profanatrice. Seul un sanctuaire est profané, or je n’ai pas profané de sanctuaire. Donc cette coutume ne revêt nullement un caractère sacré, susceptible d’être profané. Qui d’entre vous peut me dire pourquoi elle a été initiée, puis adoptée depuis une époque immémoriale ? Non ! Je ne suis pas la profanatrice à proscrire par vous. Je suis votre sauveuse, votre salut. Oui je suis votre prêtresse. J’ai fait une vision et les dieux m’ont parlé. Ils m’ont instruit d’abolir cette coutume, cette mort volontaire de toute une famille. Alors, obéissez à nos dieux, ne vous exposez pas à leur courroux. Peuple Gétule sois clairvoyant, clément vis-à-vis des tiens, répands la vie parmi tes fils ! «    

          Gétuliya acheva son oracle et resta solennellement silencieuse. Elle avait été tout ce temps calme et n’avait éprouvé aucune émotion, ses yeux lointains, le teint blanc de sa peau. Elle n’avait ressenti ni chaleur, ni froid, ni convulsion, ni fièvre. Pendant toute sa séance, elle fut sereine, pondérée, convaincante. Tous l’avaient écouté avec une réelle envie et une curiosité certaine. Le Grand et ses pairs entamèrent leurs consultations. Mais franchement, ils n’avaient rien à se dire de concret et s’interrogeaient des yeux. Ils étaient vraiment dans l’embarras et se heurtaient à imaginer une sentence quelconque. Pour leur bonheur, les habitants scandèrent le nom de Gétuliya, puis l’ovationnèrent sous des cris de joie expansive, puis vinrent Tafrent et Meztoul, suivis de Massine et de Chatoufa. Ils l’embrassèrent tous sur la main avec déférence, d’autres les imitèrent. Puis le Grand et ses pairs arrivèrent, l’embrassèrent aussi respectueusement. Enfin,  tous les hommes et toutes les femmes lui rendirent un salut analogue. Certains se prosternèrent devant elle, baisèrent sa main, comme s’ils s’adressaient à une divinité. Un cri s’éleva du douar abolissant la coutume des anciens qui édictait cette triste mort volontaire. Puis les festivités commencèrent au son des tambours, des danses et des chants, de la liqueur du jujubier. Les habitants fêtèrent tout le jour, puis toute une semaine. Enfin, la raison avait triomphé de l’illogisme, la vie avait triomphé de la mort.                                        

                                                   

 

 

 

 

 

 

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