Margueritte revisitée 26 avril 1901 t/2 ahmed bencherif

Tous les regards étaient braqués sur la cour : l’opinion publique métropolitaine et la presse attendait les révélations de cette rébellion. Elle allait juger un procès hors norme, le premier peut-être par le  nombre très élevé de personnes qui allaient défiler à la  barre : 107 prévenus, 50 avocats, 93 témoins, 2 interprètes judiciaires. Le gouvernement général était lui aussi pressenti comme témoin. Et donc, il suivait tout ce qui se passait là-bas, loin de sa zone de compétence, loin de son pouvoir. La cour devait aménager ses salles pour permettre à tous d’avoir la parole, de répondre au mieux. C’était en effet une grande troupe qui donnait une certaine connotation politique au procès. Les magistrats buchaient le dossier, s’instruisaient sur les concepts de politique coloniale, tels le séquestre et la licitation, lesquels étaient de grande complexité et surtout d’aberration certaine. Car, chez eux, en France, la propriété privée était sacrée et puissamment protégée par le droit.          

 

Dès les premiers jours d’incarcération des prisonniers, un mouvement de solidarité s’était matérialisé à leur endroit, principalement par les femmes de Montpellier. Plusieurs d’entre elles leur rendaient visite et leur apportaient de quoi manger. Elles leur offraient des vêtements chauds contre le froid cuisant d’hiver. Certaines exigeaient des greffiers de leur communiquer les coordonnées des avocats mandatés, parfois elles se chamaillaient avec eux et finalement elles obtenaient gain de cause. Puis, elles prenaient contact avec les défenseurs, payaient leurs honoraires. Ce mouvement avait touché également d’autres régions de la France, comme Lyon dont une femme avait donné 200 francs à un avocat pour défendre un accusé de son choix. Cet élan n’avait rien  d’exotisme, ni d’admiration pour des insurgés. Mais, il s’était manifesté par charité chrétienne envers des gens dont la misère faisait honte à l’empire dit civilisateur français. Certaines eurent des démêles avec la police et furent placées en garde à vue. Elles restèrent toutes dans l’anonymat et les annales n’ont point rapporté leurs noms. Gloire à Elles ! Toute la gloire à Elles !                

 

 

  Le quinze décembre 1902 s’ouvrit le procès. Une foule immense était venue voir  ces insurgés en blanc qui avaient porté atteinte à l’ordre colonial établi. La présence féminine sortait de l’ordinaire, tant elle était très nombreuse et visiblement fortement intéressée. Elles étaient de tout âge entre  vingt et quarante ans, de toute beauté,  blonde ou brune, mouchoir à la main, pour essuyer de larmes hasardeuses, bourse également ouverte pour venir en aide à leurs favoris accusés. Les hommes, quant à eux, venaient suivre un procès de grande envergure qui ne manquait pas d’interpellation sur le plan philosophique, en matière de droits de l’homme dont les ligues se trouvaient encore à l’état embryonnaire. Il y avait parmi eux beaucoup d’intellectuels et d’hommes politiques. Des journalistes et des photographes étaient aussi en grand nombre, venus alimenter leur chronique judiciaire.

 

La prison était hautement sécurisée. Les issues étaient gardées par des soldats de l’infanterie ; le service intérieur, assuré par des éléments du génie militaire, tandis que la cour intérieure, gardée par 60 gendarmes et équipée d’une pompe à eau. Toutes ces précautions étaient prises dans une négative probabilité de mutinerie. Ces mesures de sécurité draconiennes furent critiquées par la presse qui les jugeait inutiles pour des accusés, trop passifs à ce qu’ils subissaient.  La prison communiquait avec le palais de justice par un pont suspendu. Donc l’accès était facile.    

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