Gétuliya et le voyage de la mort, ahmed bencherif

Gétuliya

Pou

       Dans une aire de jeux en tuf et totalement désherbée, située au beau milieu du douar, des enfants s’amusaient : huit garçons jouaient à la balle, une pomme de sapin qu’ils frappaient avec l’aide d’un bâton ; quatre filles balançaient tour à tour à l’aide d’une corde attachée à un pistachier. Leurs cris de joie égayaient la monotonie et le silence de la matinée. Ils n’avaient nulle part où aller. Ils passaient leur temps dans la routine du jour et leur temps s’égrenait vide, heure après heure, minute après minute, dans la plus grande passivité. L’école, qui pouvait les accueillir avec plaisir et devoir, n’existait pas. Car la sédentarisation n’était pas encore entrée dans les mœurs. Ils parlaient la langue de la Gétulie, un genre de Tamazigh moins développé qui a pourtant son alphabet, appelé Tifinac. Pourtant, la civilisation rayonnait dans la Numidie, à deux mois de marche au nord-est ou à Carthage, pays voisin. Dans ces deux états, les gens apprenaient à lire et à écrire dans des écoles. Il y avait des médecins, des écrivains, des historiens, des géographes, des philosophes. En revanche, il n’existait pas de prêtre, ni d’imam, le christianisme et l’islam n’ayant pas été encore révélés. Donc, les gens étaient païens et pratiquaient leur propre culte de vénération.

         Deux petites filles jouaient à l’écart. Elles étaient voisines et surtout de grandes amies presque inséparables. Elles se disaient tout, y compris les secrets de leurs propres familles. Une véritable confiance régissait leurs rapports. Elles n’étaient pas grandes, mais de petite taille, âgées de neuf ans seulement. L’une était blonde, l’autre brune. Elles étaient habillées en tunique forte, rouge pourpre, qui les gardait au chaud. Tous les habitants du hameau connaissaient le fort attachement qui les liait. Souvent elles étaient citées en exemple dans un milieu où la devise de la vie était : chacun pour soi. En effet, les Gétules étaient égoïstes, à la démesure, de façon inimaginable. Ils n’assimilaient pas ce beau sentiment d’amitié et de confiance qui unissait les petites filles Getouliya et Adherbala. Cela dépassait leur intelligence et ils avaient un cœur dur qui ne ressentait pas les émotions de la vie.          

         Elles couraient, faisaient la course, se rattrapaient l’une l’autre, roulaient à terre, prenaient leur souffle, riaient aux éclats. Ah ! Elles étaient heureuses, insouciantes. Elles aimaient immensément la vie, malgré son austérité qui éprouvait visiblement leur petit peuple. Celui-ci  luttait héroïquement  contre la rigueur du climat et des peines éprouvantes dans la quête permanente de leur pain du jour. Il vivait carrément dans le besoin dans cette contrée farouche, isolée des foyers de civilisation du nord. Mais il était né ici et comptait y mourir. La terre lui collait à la peau. L’air  qu’il respirait l’avait marqué durablement. Il aimait ces fauves qu’il chassait par fierté, ou encore ces éléphants, moins grands que ceux de l’Afrique centrale, pour leur ivoire qui était prisé dans les villes de la Numidie ou de Carthage, ou encore d’Egypte.          

        Adherbala cessa de jouer, de rire, de s’amuser. Elle avait faim et sentait ses boyaux se tordre. Voilà trois heures qu’elle avait mangé un bout de galette et bu un petit bol de lait à son  réveil et depuis elle jeûnait malgré elle. C’état son heure pour aller se rassasier, se donner des forces et des calories pour affronter la journée qui était glaciale. Elle invita son amie à l’accompagner chez elle pour calmer les crampes de la faim que ressentait d’ailleurs Gétuliya. Celle-ci consentit joyeusement. 

        Elles partirent toutes les deux, en sautillant et en sifflotant comme un oiseau chanteur. La  gelée, qui était tombée la nuit, n’avait pas encore fondu dans des endroits ombragés. Ses pellicules blanches étaient fines, poudreuses, fragiles. Elles craquaient facilement sous le moindre pas. Les deux fillettes marchaient sans peur, même en traversant les hautes herbes où pouvait se cacher une lionne en devoir d’allaiter ses petits. Elles arrivèrent enfin à leur destination et avaient les pieds gelés, leurs sandales offraient une protection moindre.  

        La hutte était construite non loin de deux enclos, montés eux-mêmes en branches. Sa porte était faite de peaux d’antilope doublées et cousues avec du fil de palmier nain, contenues aux quatre côtés par un bâton d’olivier sauvage. L’intérieur se formait d’une seule salle de superficie moyenne polyvalente. Celle-ci était couverte par plusieurs peaux de mouton, de chèvres. Son mobilier se réduisait à une seule jarre, une marmite, deux cruches à anses, quelques bols, le tout en terre cuite.  Une outre de chèvre était pendue à un long trépied, une outre de mouton,  couchée au sol. Dans un angle bien en vue, une idole en bois, de petite taille, était fixée à un long bâton. Elle représentait un bélier, symbole d’adoration des antiquités. Dans un autre, le feu crépitait et la fumée montait vers le haut et sortait par un orifice aménagé au toit. Trois grosses pierres plates formaient le trépied sur lequel la marmite ronronnait. Des sacs de cuir étaient entassés au fond, les uns faits avec la peau de vache, les autres avec la peau de chèvre.  Ils contenaient des denrées alimentaires impérissables qui formaient des provisions pour des circonstances exceptionnelles. La sécheresse, les tempêtes de neige ou les inondations rendaient les habitants plus ou moins prévenants.      

extrait Gétuliya et le voyage de la mort sous presse

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