Margueritte Righa conférence université Khemis ahmed bencherif

                                                          Texte de conférence

                                           L’insurrection des Righa 26 avril 1901

                                              Exhumée des archives françaises

                             Présentée à l’université Khemis Meliana

                                   Mardi 8 octobre 2019       

 

 

        Margueritte

       Margueritte représente d’abord un lieu. C’est un petit village colonial, créé en 1880 à proximité des mines de fer du Zaccar, massif montagneux, proche des plaines fertiles de Meliana, ville antique carthaginoise, siège de la sous-préfecture,  de la subdivision militaire qui fut commandée par le général Margueritte, avant l’année 1870 où il périt à la bataille de Sedan, lors de la défaite de l’armée française face à l’armée prussienne. Les colons avaient donc baptisé ce nouveau village du nom de Margueritte, en remplacement du nom originel, Ain-Torki. C’est ensuite une affaire de justice, individualisée comme l’affaire de Margueritte, qui avait mobilisé les opinions publiques métropolitaines et coloniales pour le procès des insurgés de Marguerite, à la cour d’assises de Montpellier. C’est aussi la découverte du drame colonial par l’opinion métropolitaine, après soixante-dix ans de colonisation. Elle fut déclenchée par la tribu forestière des Righa qui ne pouvait plus supporter les oppressions du régime forestier.       

             I   L’insurrection

            a. Les causes de l’insurrection.

            Les Righa furent frappés de dépossessions massives successives dès l’application du sénatus-consulte de 1864, puis en 1877 et en 1881 pour un total foncier de 3.262 has. Le pouvoir colonial innova ses procédures d’expropriations brutales qui s’inscrivirent dans le cadre de la loi vraiment scélérate qui permettait aux colons de racheter des terres agricoles aux Indigènes. Ce qu’il appelait la licitation, terme vraiment juridique. Il obligeait les fellahs à vendre des terres à un vil prix, très insignifiant en valeur, à raison de 100 frs/’ha. Sauf qu’après paiement des frais d’enregistrement, il ne leur restait plus rien. La licitation,  consentie au colon et adjoint spécial Jenoudet, toucha 116 has pour un prix total de 1.650 frs sur lequel 1630 frs ont été retenus à la source comme frais d’enregistrement. Donc, il ne restait que 20 frs à percevoir par le vendeur. Le total des superficies vendues sous le coup de cette loi était de 3.329 has. Sur 1.011 has vendus pour un montant de 21.209 frs, ils payèrent 21.029 frs de frais d’enregistrement. Le reste à percevoir était de 875 frs à répartir entre 366 copropriétaires. En 1900, les Righa ne possédaient plus que 4.006 has pour une population de 3200 âmes. Ils  avaient perdu depuis 1864 un foncier de 6.000 has. A la même date, leur cheptel était de : 1.122 bovins, 1.537 moutons, 3.891 chèvres. Alors que le douar possédait en 1868 : 2.012 bovins, 10.934 moutons, 4.776 chèvres pour une population de 2.000 âmes.

 

      b. Préliminaires.

        Vivre dans cette forêt était signe de précarité existentielle, aggravée par l’ignorance et l’illettrisme délibérés, entretenus comme mode d’oppressions permanentes. En effet, il n’existait ni mosquée ni écoles coraniques pour les combattre. La raison était donc absente et l’ombre de l’extrémisme planait. Néanmoins, le Coran et la pratique religieuse étaient l’œuvre de la transmission orale, véhiculés par le soufisme dont les saints patrons, qui étaient des doctes pluridisciplinaires, avaient fondé partout en Algérie leurs zaouïas jusqu’au XVIII siècle. Ce fut une majeure opportunité pour les populations campagnardes de conserver leurs valeurs arabo-musulmanes. La Tribu ne pouvait échapper à cette dynamique hagiographique et était donc affiliée à la confrérie Rahmaniya. De plus, elle avait deux saints patrons dans son territoire auxquels elle rendait hommage annuellement en donnant des aumônes votives au mois d’avril. Que leur fallait-il faire devant la surdité de leur bourreau, quand ils avaient été au  bout de leur colère revendicative, si ce n’est prendre les armes ? La tribu célèbre ses santons sidi Djillali et sidi Bouzar en offrant une aumône votive le 23 et le 25 avril. Ces rencontres avaient le caractère d’échanger des nouvelles, d’écouter un prédicateur, les maximes d’un sage, les oppressions subies par les uns et les autres. De ce fait, elles inquiétaient le pouvoir colonial qui les subordonnait à son autorisation expresse. Cette année, les Righa ne la sollicitèrent point. A la deuxième fête, trente hommes avaient décidé de faire l’insurrection, de façon mal étudiée, sans plan sommaire qui fixe les moyens et les objectifs. Les armes ne leur posaient pas de problème, car ils en avaient.

      c. Prise d’armes.

         Le lendemain, 25 avril jour de vendredi, ce premier peloton de 30 hommes marchait sur le village, incessamment rejoint par d’autres qui, avisés la veille, sortaient individuellement de la forêt.  En temps record, il atteignit un effectif de 125 insurgés. Ils étaient tous armés de fusils, de sabres, de poignards. Ils assiégèrent le village de Margueritte. Ils étaient fous de colère, criaient, menaçaient dans le désordre. Ils firent sortir les habitants sur la place publique, fouillèrent les maisons à la recherche d’armes. Les Européens paniquèrent donnèrent leur argent aux insurgés, leurs femmes ôtèrent leurs bijoux et firent de même. Les insurgés refusèrent noblement l’argent et l’or et dirent qu’ils n’en avaient pas besoin. Ils étaient fous furieux, criaient vengeance. Ils tabassèrent quelques-uns dont Jenoudet, l’adjoint spécial, qu’ils voulurent tuer. Mabrouk put le sauver de mort certaine. Mais les deux chefs insurrectionnels, Hamza et Mabrouk, ne purent maitriser leur troupe déchainée. Alors arriva un dérapage, un acte fanatique. Ils sommèrent les Européens à excommunier et à prononcer la profession de l’islam. Les Européens, hommes et femmes, s’exécutèrent et furent habillés de burnous. Cinq autres n’avaient pas obtempéré soit par méconnaissance de l’arabe, soit par conviction dans leur foi chrétienne. Ils furent aussitôt égorgés. Dans le chaos, le postier s’était faufilé et avait regagné la poste et avisa la subdivision militaire de Meliana.  Le soir à  17 heures, la compagnie des Tirailleurs arriva, libéra les assiégés et pourchassa les insurgés dans la forêt. Ils perdirent un soldat et tuèrent seize insurgés. Dans leur traque, ils pillèrent, saccagèrent, violèrent des femmes. Ils capturèrent un grand nombre de suspects dont les révoltés et les ramenèrent au village.

      c    Ratissage   

           Les forces engagées étaient inouïes. Des centaines de soldats et de cavaliers traversèrent le petit le village. C’était une démonstration de force qui donnait un sévère avertissement aux gens que pourrait animer l’esprit séditieux. Elles marchaient en formations avec une grande discipline, une confiance en soi, une rigueur de combat que ne possédaient pas nos malheureux insurgés. Leur mission était de faire de grandes battues et de ramener le plus grand nombre possible d’accusés et de suspects. Elles entraient résolument en guerre dans le mont du Zaccar et ses forêts. Jamais de mémoire, une force aussi grande n’avait été vue en opération même dans les premières années de la conquête où sidi Mohamed Benallal, lieutenant de l’émir Abdelkader, s’était vaillamment distingué par son héroïsme, son combat, son sacrifice.                 

 

         Les Zouaves étaient les premiers qui avaient traversé la grande rue, sous l’œil médusé des indigènes et l’œil ébloui des colons. Deux  compagnies de tirailleurs les suivirent qui étaient dénombrées au moins à quatre cents soldats. Elles étaient venues d’Orléansville. Enfin ce fut le tour à un escadron des chasseurs d’Afrique de Blida qui faisait plus de deux cents éléments.  Ces forces déployées n’avaient pas du tout une simple mission de police pour arrêter quelques rebelles en fuite dans la nature. Elles avaient pour mission de terroriser les populations et de faire un grand ratissage en bonne et due forme. Elles étaient carrément en opération guerrière. Elles devaient frapper fort et vite et obtenir les résultats satisfaisants en un temps record. Leur commandement était confié au lieutenant-colonel Pierre Léré du 1er régiment des tirailleurs algériens. Ainsi, près de huit cents soldats armés et aguerris avaient quadrillé résolument le territoire des Righa que peuplaient à peine trois mille âmes, dont les vieillards, femmes et enfants. Ils n’avaient laissé aucune liberté de mouvement à ces malheureux habitants, terrorisés dans l’ensemble et qui souffraient profondément d’un fort sentiment de  culpabilité.

 

           Ils avaient dépouillé et violé des femmes, sans défense qu’ils trainaient de force dans les fourrés. Combien étaient-elles ces malheureuses. Le saurait-on jamais ? Elles en étaient traumatisées à vie et portaient en leurs âmes cet affront dont elles ne pouvaient jamais dévoiler l’existence. Car, elles devaient vivre et  vivre avec. Les auxiliaires avaient tué des hommes, ils tiraient sans sommation. C’étaient des sanguinaires, de mercenaires criminels qui n’étaient nullement justiciables. Combien, ils en avaient tué ? Dix, vingt ou quatre-vingts individus. Certains Zouaves avaient confessé, autour d’un verre de  vin, avoir tué quatre-vingt indigènes.     

    

         II Information judiciaire

      Les magistrats reprirent leurs instructions préparatoires, en collaboration avec les gendarmes. Une foule immense était là : des accusés, des victimes, des témoins, des gardes. On aurait dit un vrai carnaval qui ne faisait nullement rire, tant son tragique inouï dépassait l’entendement. La pierre angulaire de cette procédure reposait essentiellement sur la dénonciation publique, décriée en elle-même par les Libéraux, comme étant une perversion de la démocratie. Si elle était autorisée dans son fondement juridique, elle ne garantissait aucunement le droit à la défense de l’accusé.

 

             Le procureur de la république Poinsier était en quelque sorte le chef d’une partition gravissime et complexe pour aboutir à la  vérité ou à un semblant de vérité, secondé par d’autres magistrats dont le juge d’instruction, Pheline. Les accusés ou du moins ceux qui furent pris dans le vaste filet du ratissage étaient tous parqués le long du mur de clôture, sous haute garde des tirailleurs, les armes au poing. Ils étaient convoqués par petits groupes par les enquêteurs dans une grande salle où ils devaient subir la  confrontation avec des témoins ou des victimes elles-mêmes.

 

          Par chance pour eux, ils passaient à un double interrogatoire mené par le juge d’instruction Pheline, dont la fonction organique n’était nullement aisée, d’autant plus qu’’elle  évoquait le rôle d’inquisitoire de l’Ancien Régime. En fait, son statut était de grande complexité : il était officier de police judiciaire et à ce titre, il relevait de l’autorité du parquet ; d’autre part, il était magistrat du siège et avait le pouvoir d’incarcérer préventivement les suspects. Il agissait sur réquisition du procureur dont il avait à rendre compte de tout et de rien. Cela l’incommodait très fortement. Son instruction préparatoire sacrifiait les intérêts des prévenus, alors qu’il cherchait à chaque interrogatoire à obéir à son  intime conviction. Cette revendication de conscience professionnelle créait sourdement des conflits d’autorité avec le parquet, qui priorisait la répression prompte.

 

        Le juge d’instruction Pheline poursuivait sa mission de recherche de la vérité avec une méthodologie positive. L’ampleur des interrogatoires exigeait de lui un sens du dévouement à tous les instants. Il craignait d’accuser un innocent par oubli, par inadvertance, par ressentiment au sang des Européens qui avait coulé. Il s’attirait de ce fait les foudres de la population européenne du village, ainsi que de gros titres dans la presse coloniale qui ne voyait nullement l’utilité d’un tribunal pour juger les rebelles, déjà qualifiés de fauves fanatiques. Deux jours plus tard, il remit son rapport au procureur.

 

         Le filet opéré par les forces militaires avait révélé ses limites et surtout ses incompétences et ses aveuglements. Sur les quatre cents accusés, seulement 188 individus furent inculpés. La marge d’erreur admise était totalement dépassée et cela dénotait absolument toute mesure de circonspection. Cela prouvait qu’il frappait les tribus et surtout les  terrorisait. Et pourtant, le colonisateur avait à faire à un peuple dominé et insoumis dans l’âme, malgré toutes les horreurs et les tyrannies qu’il subissait.

 

             Le juge d’instruction estimait avoir fait honnêtement son devoir. Pour autant, sa tâche n’était pas encore achevée. Les inculpés avaient été incarcérés à la prison Montpensier de Blida. Le magistrat Pheline fut amené à installer son cabinet à la prison même dès le premier juin.  Il restait encore un volumineux travail à accomplir. Vers le début du mois de juillet, il avait enfin terminé son travail d’information judiciaire définitive. Le nombre des accusés, qui devaient payer à la société, était encore revu à la baisse. A la fin du mois d’aout, le procureur avait fait incarcérer 137 dont 125 furent mis en accusation à la chambre de la cour d’assises d’Alger. Les autres, au nombre de 51, furent mis en liberté.      

      

          III. L’opinion publique

                  a coloniale.

         L’insurrection dura seulement douze heures et son bilan en termes de victimes n’était pas catastrophique, quoique l’on déplorât des pertes humaines. Elle serait passée inaperçue, si elle avait été jugée dans sa dimension réelle. Cependant, elle était la première prise d’armes après trente ans de trêve insurrectionnelle. Elle fut une explosion de colère dans un ciel serein qui remit en cause la conviction coloniale que la résistance armée était bel et bien finie. Elle devait normalement frapper de fort impact les esprits. Il y eut en effet une panique indescriptible et monstre, suivie d’une grande phobie, comme on n’en avait jamais vue auparavant. Les maires de toute la région dramatisèrent l’insurrection en déclarant à la presse coloniale qu’elle se propageait dans les villages proches et toucherait Orélansville, Tènes, Blida. Dans le même temps, ils réclamèrent des armes au gouverneur général et l’armement des milices pour protéger les colons. La presse fit de ces insurgés des fanatiques, des fauves assoiffés de sang. Cette panique toucha le sommet de la colonie et troubla le gouvernement général qui préconisait des mesures de sécurité draconiennes. Son conseiller aux affaires indigènes, Luciani, proposa de construire des réduits fortifiés et des lignes spécialisées du Télégraphe, de renforcer les garnisons en effectifs supplémentaires, pour répondre à l’urgence du spectre des insurrections qui se réveillait. Quant au gouverneur général, Jonnart, il rendit compte au gouvernement à Paris que cette révolte était due aux errements suivies en matière de colonisation, puis dans un deuxième rapport, il dit que la révolte était une explosion de fanatisme. Il se plia à cette deuxième analyse qu’avaient présentée les colons, auxquels il était inféodé. Les colons étaient sur pied de guerre. Ils réclamaient le lynchage des insurgés, s’en approprièrent  des troupeaux en violation de la loi. Un climat de grande tension prévalait et juger les insurgés dans la colonie, c’était la justice expéditive assurée par la peine capitale pour tous. Mieux, ils exigèrent d’appliquer la responsabilité collective à tous les gens séditieux. Toutes ces revendications étaient publiées, commentées, soutenues par la presse coloniale dont plusieurs organes étaient diffusés en France.

 

          b. métropolitaine.

 

            La presse métropolitaine réagit promptement et donna le ton de sa ligne éditoriale par rapport à cet événement, que les grands organes exploitaient en en faisant désormais leur cheval de bataille. Les titres étaient frappants : « la révolte de Marguerite est une colère de désespoir ». L’opinion métropolitaine découvrit avec effroi le drame colonial, sur les oppressions et les exactions qui frappaient les musulmans français. La ligue des droits de l’homme en était scandalisée. Les intellectuels et les libéraux en étaient révoltés. Toute la France en était ébranlée. Elle découvrit l’internement administratif en violation du Droit Public français et le séquestre, vieilles pratiques de l’empire romain. Elle évalua l’effet désastreux de la succion fiscale permanente, sur le degré de la misère noire. Elle eut honte de cette déshumanisation voulue qui frappait le monde indigène auquel la politique coloniale suivie avait enlevé tous les moyens de survie.

          Alors le gouvernement fit connaitre sans tarder sa position et le ministre de l’intérieur instruisit le gouverneur général d’approfondir l’enquête. Quant au ministre de la justice, il ordonna que cessât le viol de la personnalité qui était exercé sur Mabrouk qui subissait en prison des séances expérimentales d’hypnose. Ce sentiment de solidarité se manifesta davantage, quand les prisonniers de Margueritte, furent transférés à la prison de Montpellier pour être jugés. Toute la France, pouvoir et société civile confondus, exprimait sa désapprobation vigoureuse pour ce régime de non droit auquel était soumis les colonisés. Les prisonniers leur paraissaient comme des parias. Ils étaient quasiment vêtus de haillons, très maigres, exsangues, sans aucune lueur d’espoir dans leurs yeux. Alors les femmes de Montpellier (à qui je rends un vibrant hommage), se portèrent au secours de ces miséreux d’outre- mer, d’outre- tombe. En effet, c’étaient des morts vivants que leur destin exhumait. Ces femmes leur portèrent des vêtements, de la nourriture presque au quotidien, leur donnèrent de l’argent, leur mandatèrent des avocats. C’était un élan de générosité et de solidarité exceptionnel. Elles leur parlaient les jours de visite, les regardaient, pleuraient à chaudes larmes sur leur sort. Elles étaient si présentes dans leur soutien que certaines d’entre elles furent interpellées par la justice.      

 

IV. Le procès

 

  1. la  chambre d’accusation

 

        Les cent vingt-cinq insurgés furent mis préventivement en prison à Alger. En fait, la procédure était seulement d’apparence légale. Ils étaient en sursis de la condamnation de mort. Les colons, qui s’avouèrent vaincus pour leur fort désir de les lyncher eux-mêmes sur la place publique, s’inclinèrent devant l’autorité judiciaire qui voulait faire juger les rebelles par un tribunal, conscients que celui-ci se prononcerait pour la peine capitale, ce dont ils étaient intimement convaincus. Ils étaient les maitres, les seigneurs de la colonie auxquels les administrations et l’appareil judiciaire étaient inféodés. La cour d’assises d’Oran, qui avait prononcé la peine capitale en 1900 contre un musulman du nom de Chaabani, avait été déboutée par la cour de Montpellier, suite en pourvoi en cassation. Celle-ci avait réformé cette peine capitale en huit mois de prison.

 

         b. La défense

 

          Dès les débuts du mois de septembre, Maitre L’Admiral avait pris attache avec la cour d’assises qui lui avait permis en conformité du droit de prendre connaissance du dossier judiciaire. Il se doutait bien que la défense des insurgés était à haut risque et qu’il pourrait enregistrer un échec cuisant préjudiciable à sa carrière. D’autres accusés l’avaient mandaté pour les défendre dont Mabrouk.  De sa défense, il  n’en récolterait que l’échec dont il ne se relèverait que par miracle. Le miracle existerait-il ? Alors, le meilleur moyen d’échapper à cette épée de Damoclès demeurait dans la délocalisation du procès. Il entreprit donc de rédiger un mémorandum dans ce sens pour la Cour de Cassations à Paris.            

        Dans son mémorandum, Maitre L’Admiral avait mis l’accent sur l’état d’esprit de vengeance dont se prévalait le parti colonial qui voulait un châtiment expéditif et exemplaire à l’encontre des accusés, en dehors même du Droit Pénal et de sa procédure et les priver de leur droit le plus élémentaire à la défense. Il démontra qu’en Algérie, toute l’administration y compris la Justice était inféodée au parti colonial. Et faire juger les prévenus par la justice de la colonie était tout simplement les jeter en pâture. Il releva également que l’opinion publique coloniale voulait un lynchage sur la place publique et que la haute magistrature de la France se devait d’éviter des dépassements pareils, inutiles et dramatiques. Il fournit de même le cas de Benchaabane qui avait été condamné à la peine capitale par la cour d’assises d’Oran et qu’après pourvoi en cassation sa peine a été commuée à huit mois de prison par la cour d’assises de Montpellier. Ainsi conçue, sa démarche était typiquement révolutionnaire et il l’assumait.  

          Des mois passèrent dans une attente effroyable pour les accusés dont le sort était suspendu à un fil d’Ariane et Maitre L’Admiral croyait fortement à cette voie autour de laquelle, il avait bâti toute sa stratégie de défense. Pour lui, c’était un jeu de dés dont il attendait le résultat. Car, il y avait beaucoup d’audace pour affronter frontalement le parti colonial qui était très puissant et avait des relais parlementaires non moins puissants. La machine judiciaire était en marche et plus rien ne pouvait l’arrêter.  Au mois de janvier 1902, la cour d’assises d’Alger avait bénéficié des travaux d’aménagement qu’elle escomptait. Le problème de l’espace ayant été réglé, elle se préparait pour tenir le procès dans son propre siège. A ce titre, elle avait arrêté la liste du jury et le compte à rebours avait commencé.  

         c. Le procès 

 

          Le procès s’ouvrit le 11 décembre 1902 à la cour d’assises de Montpellier. Il avait été fortement médiatisé et avait soulevé des passions phénoménales, autant que l’affaire Dreyfus. Il était donc très attendu et tous venaient voir ces hères qui devaient être jugés, et que la presse avait présentés comme le produit de la détresse humaine. Mais tous n’étaient pas présents, dix-sept d’entre eux périrent dans la prison d’Alger. Parmi les vivants, il existait 80 malades dont quinze vieillards, un aveugle. Autre preuve que l’information judiciaire avait été bâclée dans la colonie. L’état misérable et fragile des inculpés, qui passaient au box des accusés, provoquait l’émoi du public dans un palais de justice archicomble. Eux-mêmes étaient fortement impressionnés par la propreté des lieux, la tenue des hommes et des femmes, les robes noires, et surtout ne croisèrent aucun regard hostile. Ils semblaient étrangers dans un pays, et étrangers à ce qui se passait. Ils ne voyaient pas comment justifier leurs actes vis-à-vis de la société, cette société qui les avait opprimés, écrasés, déshumanisés. Tous ces éléments leur intimaient de se taire et de regarder ces interminables audiences dans une passivité extrême. Ce procès était monstre. Outre les accusés, au nombre de 107, 85 témoins entre colons et musulmans étaient présents, 50 avocats, le représentant du gouverneur général.  

 

         d. La plaidoirie ou leçon d’humanisme

 

         Le champion du procès était incontestablement maitre Ladmiral, un guadeloupéen commis d’office, lui-même colonisé et assimilé français, qui défendait entre autre le chef insurgé, Hamza (Yakoub) . Encore à ses débuts, il se révéla par un plaidoyer ardent dont l’éloquence n’était pas dénuée d’humanisme, et donna une véritable leçon d’histoire de la colonisation dans ses segments les plus tragiques. Il fit connaitre le code de l’indigénat, son caractère extra légal, son tribunal incarné par l’administrateur, ses jugements sans appel et sans défenseur. Il dévoila les pouvoirs exorbitants du gouverneur général  qui déportait les musulmans. C’est-à-dire, il révéla un code en situation de non droit, d’où la rage ressentie et exprimée par les défenseurs de la ligue des droits de l’homme. Il donna un véritable cours sur le séquestre qui permettait de racheter les terres des Indigènes, les ventes par licitation, la succion fiscale, les amendes forestières, le pouvoir exorbitant des trois conservateurs des forêts. Ses révélations scandalisèrent le public dont faisaient partie des dizaines de journalistes, des caricaturistes, des photographes. Le procès prit donc sa véritable dimension universelle humaniste, qui allait peser de son poids énorme sur le verdict. A l’audience, Hamza déclare bravement qu’il était le seul à assumer l’insurrection et que ses camarades n’y étaient pour rien.

 

       Le procès fut clos le 8 février 1903, après 40 journées d’audience. Le verdict tomba comme un désaveu à la politique coloniale d’oppressions et d’exactions suivie envers les Indigènes et provoqua en retour une désapprobation active des colons qui avaient espéré la peine capitale pour les rebelles. En effet, il avait été clément et, je dirai impartial, par l’acquittement des uns et la condamnation à la prions pour les autres : 81 accusés furent acquittés ; Mabrouk, Hamza et deux autres furet condamnés à perpétuité, 20 autres écopèrent entre 5 et 15 ans de prison, avec interdiction de séjour. Mabrouk et Hamza moururent deux années plus tard en prison à Alger.

       Les acquittés furent à leur retour déportés dans le Sersou, leurs terres et leurs biens confisqués suivant arrêté du gouverneur général qui leur avait octroyé chacun trois has.

 

          e.Le  verdict

 

           La cour d’assises de l’Hérault condamna les douze prévenus aux travaux forcés, pour meurtre, tentative de meurtre, en ce huit février 1903, donc, jugés en droit commun, comme de  vulgaires criminels. Pourtant, ils avaient été qualifiés en tant que rebelles, ou  insurgés, notamment par la presse. Leurs avocats n’avaient pas réclamé un pareil statut pour les accusés, quoiqu’ils eussent dénoncé le régime colonial inique qui les avait poussés à prendre les armes. Les rebelles eux-mêmes ne s’en réclamèrent pas. Bien des choses furent gardées au secret, comme les quatre décès survenus à la prison de Montpellier et dont le procureur général n’avait pas mené d’enquête pour en qualifier la nature entre meurtre ou suicide.  Le doute restait aussi fort probable que leurs parents n’eussent pas été avisés. Il s’agissait des accusés qui portaient les numéros : 69, 71, 77 et 118.  

 

        Les douze bagnards de Margueritte avaient écopé des peines lourdes comme suit :

 

  1. Yakoub Mohamed ( accusé numéro 1) aux travaux forcés à perpétuité.
  2. Taalibi Hadj  BEN  Aicha ( accusé  numéro 2) aux travaux forcés à perpétuité
  3. Bourkiza Mohamed Ben Sadok ( accusé numéro 3) aux travaux forcés à perpétuité
  4. Taalibi Miloud ( accusé numéro 4) 15 ans de travaux forcés et 5 ans d’interdiction de séjour   
  5. Abdallah El Hirtis (accusé  numéro 5 ) aux travaux forcés à perpétuité
  6. Hennour Kouider ( accusé  numéro  12 ) 6 ans de travaux forcés et 5 ans  d’interdiction de séjour 
  7. Hamadi Mohamed ( accusé  numéro 17 ) 5 ans de travaux forcés et 5 ans d’interdiction de séjour.
  8.  Benyoucef Salem  ( accusé numéro 18) 5 ans de travaux forcés et 5 ans d’interdiction de séjour.
  9. Hamadi Mohamed ( accusé numéro 20) 7 ans de travaux forcés et 5 ans d’interdiction de séjour.
  10. Abdallah Otman ( accusé  numéro 21) 5 ans de travaux forcés et 5 ans d’interdiction de séjour
  11. Amar Otman Abdellkader ( accusé  numéro 49) 5 ans de travaux forcés et 5 ans d’interdiction de séjour.
  12. Bouaziz Mohamed  Ben Youcef ( accusé  numéro 53 ) 5 ans de travaux forcés et 5 an s d’interdiction de séjour.      

 

        Leur condamnation aux travaux forcés entrainait obligatoirement leur incarcération au bagne de Guyane. Ils étaient donc des transportés, au regard du droit pénal, et à  ce titre, ils se différenciaient des déportés qui, eux, avaient un statut politique et pouvaient être incarcérés à l’ile du Diable, sans exécuter les travaux forcés.  Ils n’étaient pas des criminels et furent traités et jugés comme tel. Et cela, ils ne pouvaient pas l’assimiler, ni même concéder à leurs juges le droit de les juger. Leur silence en était la plus grande des illustrations et la meilleure preuve.

 

       Dans leur salle commune, ils furent réveillés le premier jour du mois de mars à trois heures du matin, ayant été avisés la veille de leur départ pour l’ile Saint-Martin-Ré. Une demi-heure plus tard, ils embarquèrent dans un wagon cellulaire de dix-neuf places, gardés par la même escorte, en direction de La Rochelle, en Charente-Maritime. Le wagon cellulaire était blindé, sans confort aucun. Les nouveaux arrivés découvrirent le vrai monde pénitentiaire. Ils eurent à faire en  premier aux surveillants et aux gardes dès leur entrée dans la prison. Ils les trouvaient durs, inflexibles, insensibles au drame d’autrui. A la place de leurs noms, ils avaient un   matricule, qu’ils porteraient désormais au bras gauche. Dès cet instant, ils perdirent leur appartenance au genre humain.

 

            Au vingt du mois de décembre 1903, ils furent rassemblés, dès le début du jour, comme à l’ordinaire, avec les codétenus, dans la cour sous une haute surveillance de gardiens, qui étaient au nombre de cinquante. Ils restaient en colonnes de quatre rangées, ne parlaient pas, regardaient seulement droit devant eux. Les gardiens chefs communiquaient avec eux en arabe, car ils l’avaient appris au cours de leur longue carrière à mater les forçats. Le directeur se présenta devant eux et il leur annonça que leur départ pour aller purger leur peine était prévu dans les quinze jours qui suivraient.

          Le quatre janvier de l’an 1904, le dépôt bagne s’était réveillé dans un boucan énorme, inhabituel. C’était le grand jour que tous attendaient avec enthousiasme. Paradoxalement, les forçats semblaient heureux de partir aux centrales de leur bagne en Guyane où ils devaient tous exécuter des travaux forcés pour une durée minimale de cinq ans et maximale à perpétuité. Car, le rêve les berçait d’envisager l’évasion ou ‘La Belle’ comme l’avaient baptisée les forçats. C’était  leur espoir qui leur permettrait de refaire leur vie au  Brésil ou en Argentine, sous l’anonymat le plus complet.

 

     Deux heures plus tard, la porte de la citadelle s’ouvrit. Ordre fut donné pour le déploiement. Les transportés sortirent en ordre serré,  sac au dos, qui était très lourd,   béret incliné,  moustaches rasées,  en tenue de prisonniers. Ils étaient mêlés, presque fusionnés par un même destin, Français ou Arabes d’Algérie. Le convoi était déjà en disposition : les relégués formaient la tête, les transportés, en dernier. Il était quadrillé par un dispositif répressif impressionnant, composé par quarante surveillants, cent tirailleurs sénégalais, cinquante gardes républicains et la garnison locale de gendarmerie.

 

      Le vapeur, La Loire, ancrait à l’ile d’Aix. Il était gigantesque, solide et puissant, de hauteur impressionnante. Il faisait cent quinze mètres de long, seize mètres de large, neuf mètres de creux et jaugeait  5500 tonnes. Il  naviguait à une vitesse de treize nœuds. Il disposait de trois ponts, l’un pour les condamnés, le deuxième pour les passagers et le troisième pour le commandant. Il était également équipé d’un hôpital à l’arrière, doté d’appareils de levage et d’éclairage électrique complet, ainsi que de quatre grandes chaudières. Il avait à son bord dix embarcations et une chaloupe, en prévision des aléas de sauvetage. Ses passagers libres y trouvaient le meilleur des conforts, tel le fumoir, le salon et la salle à manger, en plus des loges de première classe. Les forçats étaient mis dans des cales qui étaient appelées usuellement des bagnes dont elles ne se différenciaient pas  beaucoup, fermées par des grilles.

 

           Le 19 janvier, La Loire était arrivée aux iles du salut apparaissaient. C’était la Guyane. Elle comptait cinq mille colons, au moment où elle était devenue la terre du bagne des forçats.  Quatre jours plus tard, Cayenne ouvrait ses portes. Elle était la capitale de la Guyane, siège du gouverneur général, qui plus qu’ailleurs, avait des allures d’un petit roi.

 

         Les fils de Margueritte et d’autres bagnards y débarquèrent le matin de  bonne heure, transportés à bord de plusieurs chaloupes, qui pendant une traversée d’une heure presque, risquaient à tout moment de s’envaser. Sous escorte militaire, ils furent dirigés vers le pénitencier. Ils marchaient en colonne, sous une bonne escorte de gendarmes et de militaires, sous l’œil médusé de quelques Amérindiens, de Chinois, de créoles, de Français, trop habitués à voir débarquer ces  convois de forçats qui de loin les terrorisait. Hamza ( Yakoub ) et son lieutenant ( Taalibi ) moururent dans les deux mois qui suivirent leur  détention à Cayenne.  Aucun des transportés des Righa ne sortit vivant et ne put aller au terme de sa peine pour bénéficier d’un séjour dans la liberté égal à sa durée de détention et se refaire une vie.

 

                                  

                                                                                     Naama   le    07/09/2019

 

                                                                                     Ahmed Bencherif,

                                                                                     Auteur de Margueritte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

  • Les Musulmans Français et la France

                  1871-1919          

          Robert-Charles Ageron

 

  • Qui se souvient de Margueritte

              Laadi Flicy

 

  • Marguerite tome 1 2008

Ahmed Bencherif

 

Marguerite tome 2 2009

Ahmed Bencherif

 

  • Margueritte Algérie 26 avril 1901

         Christian Pheline

 

  • Regard critique sur l’essai de Christian Pheline

             Ahmed Bencherif  

 

  • Margueritte revisitée 26 avril 1901 tome 1

         Ahmed Bencherif

 

  • Margueritte revisitée 26 avril 1901 tome 2

Ahmed Bencherif

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